• Anthony Ong

ZAO WOU-KI, l'espace est silence ?

Mis à jour : 24 déc. 2018

Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris fait une belle proposition : il expose les grands formats de Zao Wou-Ki, mort en 2013, dont la dernière grande exposition remonte à 2003 au Jeu de Paume. Effet saisissant jusqu’au 06 janvier 2019.


Une quarantaine d’œuvres d’art grand format sont exposées. Ne sont présentées que les toiles « abstraites » initiées au milieu des années 1950. Certains auraient préféré une réelle rétrospective retraçant l’ensemble de la carrière de l’artiste. D’autres regretteront le nombre limité d’œuvres. Mais soyons honnêtes, les toiles, suffisamment riches, satisferont quiconque est sensible à l’art du peintre. Rarement présentées, certaines ne l’ont même jamais été.


L’ « espace est silence », vraiment ?

Le titre de l’exposition reprend un vers poétique d'Henri Michaux, inspiré par une lithographie figurative de Zao Wou-Ki. Mais de quel espace parle-t-on ici ? Qu’est-ce que le silence sinon l’état d’une personne qui se tait et l’absence de bruit ?

Hommage à André Malraux, 01.04.76, 1976, 200 x 524 cm, huile sur toile

Face aux œuvres expressives de l’artiste, peut-être sommes-nous sans mot et pris par les émotions. La contemplation peut nous rendre silencieux, apaiser notre cœur ou le faire battre, fort. Mais l’espace de l’œuvre, lui, est tension, agitation et bruit, le plus souvent. L’Hommage à André Malraux le montre très bien. La peinture de Zao et les récits d’aventures de l’ancien ministre de la Culture ont pour point commun un style rythmé et imagé. Les récits de Malraux prennent place dans des contrées tantôt proches, tantôt éloignées mais toujours solaires, ce qu’on retrouve bien dans la peinture-hommage. Dans chacun des trois panneaux qui la composent, nous retrouvons une variété et une vivacité du geste (gros coups de pinceau, griffures, coulures), de la matière (empâtement, estompage) et des couleurs (brunes, terrestres, sablées). Les trois taches ? Des geysers de pétrole qui éclaboussent avec fracas l’espace de la toile - un désert couleur ocre, version Tres de mayo de Goya. Des détonations visuelles. Un feu d’artifice lumière noire.


Au fond, Hommage à Edgar Varèse, 15.10.64, 1964, huile sur toile, 255 x 345 cm

Est par ailleurs présenté l’Hommage à Edgar Varèse, composition picturale et symphonique, dédiée à son ami compositeur de musique, dont la partition Déserts (1954) fit scandale et « grand bruit ». Cela à cause de l’ajout de sons électroniques. La direction des traits dans l’œuvre est variée, dynamique et faussement hasardeuse : le peintre se transforme en chef d’orchestre. Son pinceau est sa baguette. L’artiste peignait d’ailleurs beaucoup en musique.

Ainsi, à quelques exceptions près, l’espace des œuvres n’est pas simplement et purement silence comme on voudrait nous le faire penser ; il est aussi, surtout, bruit et son (de la nature, de la voix, des gestes) qui vous submerge, vous caresse et vous sonne. Une peinture immersive, entre eau claire et calme, et mer agitée. La question du silence et du bruit est fondamentale. Elle complète celle du vide et du plein, du temps et de l’espace, de l’activité et du repos. Cette dualité naturelle et cet équilibre du monde, pensés par le taoïsme, sont prépondérants dans la peinture de Zao Wou-Ki.


Les sources de la création

« Au fond, ma peinture c'est un peu comme un journal pour moi. Ma vie a traversé pas mal d'histoires, pas mal de drames et ça a marqué mes tableaux. » racontait Zao Wou-Ki à France culture en 1986.

Événements tragiques, rencontres avec les artistes, voyages sont propices à l’inspirer. Ils donnent du souffle à l’artiste « paresseux », qui a besoin d’être secoué pour créer, pense-t-il. Le traitement même de la peinture, si personnel, donne à voir cette intériorité et vivacité.

06.01.68, 1968, huile sur toile

« On se donne beaucoup, on se projette complètement dedans. » dit-il. Un rapport charnel se crée. Le geste et les couleurs dans 06.01.68 est exalté. L'âme de l'artiste gronde et s'entend. La force des oppositions et le duel entre la partie haute brossée en largeur d’un blanc cassé et la partie basse brossée pareillement mais d’un noir encré saisit. La partie confuse et tumultueuse au milieu ? Deux tornades - faits d'irréguliers coups de pinceau - qui viennent se heurter, puis se mêler. Une bourrasque de vent, d’émotion, de sensibilité, dont la puissance est amplifiée par le grand format du tableau. Une bataille de l’espace et de la couleur, soigneusement aménagée, qui témoigne à la fois d’une grande liberté et d’une grande maîtrise. Pas étonnant dès lors que beaucoup l’ait rapproché de l’expressionnisme abstrait...

L’observation de la nature joue aussi beaucoup. Il est instinctif de vouloir identifier des choses concrètes dans une peinture abstraite. Souvent, s'accroche-t-on au visible. Sans cesse essaie-t-on de détecter la « présence de la nature ». Parfois le titre guide explicitement le spectateur à l'instar du Vent pousse la mer. Une peinture sublime qui, quand on la lit de gauche à droite, passe de l’abstraction à la figuration, d’un amas de couleurs à un petit bateau.


Traversée des apparences, 1956, huile sur toile, 97 x 195 cm

Cependant, pour se saisir pleinement de la peinture de Zao, il ne s’agit pas simplement de reconnaître ici et là un bout d’arbre ou de feuille. Non, il s’agit d’abord de laisser agir l’œuvre sur soi et de se faire prendre par les méandres de la peinture, sans chercher à reconnaître ou intellectualiser quoique ce soit. C’est ensuite qu’on se confronte à elle, qu’on exerce son regard, qu’on essaie de la comprendre. Une relation bizarrement physique et platonique. La Traversée des apparences nous pousse à ouvrir un troisième œil, à filtrer le visible, à dépasser les formes sensibles pour atteindre l’essence des choses, de la nature, leur substrat. Voyez la forme abstraite et impalpable au milieu de la toile. Elle se dilue sous nos yeux. Mais perce la toile de l'intérieur. Et se détache de l’environnement moelleux et doux, rendu possible grâce à l'étirement de la peinture-matière couleur taupe. L’artiste estompe, efface, adoucit les formes jusqu'à les faire disparaître. La traversée des apparences : une métaphore et un exercice du regard visant à défaire l’évident. « Ma peinture devient illisible. Natures mortes et fleurs n’existent plus. Je tends vers une écriture imaginaire, indéchiffrable. » nous rapporte Jean Leymarie. L’artiste a su créer un langage à la fois universel – s’inspirant de la nature - et personnel – s’inspirant de sa vie.


A la croisée des cultures

Zao Wou-Ki n’a cessé à la fois de se chercher, de tenter, de se renouveler et de s’affirmer dans sa création, passant d’un langage figuratif à un langage abstrait. Nombre de critiques, d’historiens de l’art, même de politiques, le considèrent comme une synthèse entre l’est et l’ouest. Figure de l’École de Paris, il a créé un art joignant deux bouts, deux traditions.

D’un côté, la culture chinoise. L’évocation de la calligraphie et des idéogrammes est récurrente. Nous deux, peint après sa séparation avec sa première compagne, donne à voir les traces de cette écriture ancestrale. Souvent, il fait valser des caractères chinois dans un espace vaporeux et ésotérique - comme si tirés d’anciens sutras. De l’autre, la culture occidentale. Il visite le Louvre dès son arrivée en France en 1948, revient d’un voyage aux États-Unis en 1957. Il fut grandement inspiré par les artistes modernes (Picasso, Cézanne, etc.) et la peinture américaine, notamment expressionniste. L’artiste rend d’ailleurs de magnifiques hommages à ces maîtres de l’art en s’inspirant directement de leur travail. L’Hommage à Henri Matisse 02.02.86 reprend la composition de Porte-fenêtre à Collioure. Sans doute, s’agit-il de l’œuvre la plus originale de l’exposition tant elle dénote du reste esthétiquement du fait de sa totale linéarité.


11.11.96, 1996, huile sur toile

Parmi toutes les œuvres présentées, une me parait mêler incontestablement ces différents mondes. Dans un coin de l’exposition, la toile 11.11.96 (1996) interpelle. Deux éléments antagonistes frappent les yeux : la partie basse, aquarellée, lumineuse, irradiante et velouteuse, presque fixe et intemporelle ; et la partie haute, mobile, en feu noir, qui ravage et détruit. On sent la Chine et ses traditions : la toile rappelle les rouleaux chinois et les paysages à l’encre sur papier, où une montagne est toujours représentée. On sent l’Occident aussi et sa modernité : la technique et la composition surprennent, outre l’effet - pluie d’encre, foudres noires, plumes de corbeaux. La peinture fait beaucoup penser à PH-950 datant de 1950 de Clyfford Still : grandes dimensions, jaune soleil en bas, noir effet flamme en haut. L’hommage à cette figure de l’expressionnisme abstrait américain est à peine masqué. Certains critiqueront le manque d’originalité de Zao et le retard face aux avancées de l’expressionnisme des années Rothko, Pollock et De Kooning. Qu’importe, son œuvre est personnelle, donc originale.


Bref, vous l’aurez compris, diverses traditions fusionnent pour donner naissance à l’art de Zao. Ni complète figuration, ni complète abstraction, ni vraiment d’ici, ni vraiment d’ailleurs, son œuvre fait du bien car elle brasse, rassemble, innove, charme et hypnotise. Elle est au croisement. La fin de l’exposition est consacrée aux peintures à l’encre. L’artiste renoue plus frontalement avec son passé et ses traditions. La dilution des encres sur le papier est habile. Les formes sont ensorcelantes, à moitié serpent, à moitié rivière, ni toutes blanches, ni toutes noires, tantôt transparentes, tantôt opaques, à la fois vides, à la fois pleines.


Mort en 2013, il semble pourtant toujours présent. Ses états d’âme dans sa peinture ne sont pas passagers, ils persistent dans le temps et flottent dans l’espace. L’art survit à la mort. C’est ce que pensait Malraux. Je retiens de ces toiles ce geste dans l’espace, si impétueux et expressif, pareil à une voix qui gronde ou vous dit des mots doux.


Anthony Ong

Pour plus d'informations sur l'exposition Zao Wou-Ki au Musée d'art moderne de Paris :

http://www.mam.paris.fr/fr/expositions/exposition-zao-wou-ki

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