• Anthony Ong

REN HANG, la mise à nu

Ren Hang est mort d'une dépression en février 2017, à 29 ans. Aujourd'hui la Maison Européenne de la Photographie lui dédie une rétrospective. Jeunesse, nudité et sexualité en Chine s’entremêlent dans l’œuvre de l'artiste. En résulte un art rafraîchissant, iconoclaste, explicite aux couleurs pétantes, aux corps plein de vie.


Plusieurs fois, il fut arrêté par la police chinoise. Plusieurs fois, ses expositions et son site internet furent fermés. Pour obscénité. Pourtant hors de question pour Ren Hang de quitter sa terre natale, celle qui l’inspira et l’opprima tout à la fois. Son succès fut fulgurant et planétaire. Ni docile, ni timide est cette jeunesse exaltée par le photographe. Mais libre et sulfureuse. Sous nos yeux s'affichent jambes écartées, seins à profusion, sexes dévoilés. On aime le côté cru des images, renforcé par un flash brut, et l’audace qui va de pair. On aime aussi cette volonté de briser les tabous, de mener une petite révolution des mentalités et des perceptions, d'accomplir un petit bond en avant dans la société. Et ce n'est pas sans l'inspiration des plus grands photographes - Richardson, Araki, McGinley. 


Des poses alambiquées

Symétrie des corps, accumulation des membres, poses farfelues des modèles : le regard est souvent confus par la composition des photographies. Une d'entre elles montre cinq femmes allongées dans une pose sophistiquée, formant ensemble un lot d'étoiles pop-psychédéliques. Le trou noir au milieu nous invite à plonger dans l'origine du monde. D'un coup, la vision des concubines jaillit des pensées. A leur regard, sait-on ce qu'elles veulent, disent et sont. Ren Hang favorise toujours la frontalité, l'authenticité, la rencontre directe entre ses modèles - souvent des amis - et lui, et nous. Créateurs d'illusions surréalistes et de motifs géométriques curieux presque occultes, les corps de Ren Hang marquent et troublent d'un fer chaud le regard et l'esprit.


Des amours interdits

Dans ce cliché à la fois extravagant et érotique, une femme, les seins à l’air, semble être en pleine extase, une pieuvre sur la tête. Les tentacules visqueuses pendent et caressent, de leur bout, les fesses de la dame. Un amour pervers et sexualisé entre homme et bête, rappelant sans conteste le Rêve de la femme du pêcheur d'Hokusai. Vont-ils si bien ensemble qu'on a l'impression qu'ils ne forment qu'un être. Rien de bien nouveau dans le concept de l'amour animalier ou de la chimère qui remonte à la nuit des temps. Néanmoins, il s'agit ici de photo, pas de gravure, pas de peinture. On transforme le fantasme en réalité. Cette femme, croisement entre Ursula, en moins bouffie, et Davy Jones en plus joli, n'est qu'un exemple de folles associations parmi d'autres : serpent entre les cuisses, baiser avec un porc, pénis dans une fleur, voire dans la gueule d'un poisson. Bref, aucun tabou sexuel, aucun interdit social, aucune limite morale ne peuvent arrêter Ren Hang. Pas même les amours gays et lesbiens. Et il est bon de ressentir ce vent de liberté. Il existe chez l'artiste un mélange entre beauté irrésistible des jeunes corps asiatiques en mode Wong Kar-wai et traitement de sujets embarrassants en mode Jia Zhanke.


« Couvrez ce sein que je ne saurais voir », Tartuffe, Molière

Cette réplique tirée du Tartuffe (1669) résonne encore dans bien des pays. Ce corps, si décrié, est éminemment intime, chacun peut le comprendre. C’est d’ailleurs pour cette raison que Ren Hang photographie ses modèles dans son appartement la plupart du temps. Cependant, afin de bien rendre compte du combat culturel à mener, Ren Hang n'hésite pas à opposer frontalement ces corps à la ville, symbole de la vie en société. "Le sexe est tabou en Chine. Ce n'est pas un sujet dont on parle. Mais pourquoi ne peut-on pas en parler publiquement ? Le corps nu est-il honteux ? On devrait en être fier ou au moins le chérir." confie-t-il à Vice Japan dans The art of taboo. Deux Chine s'affrontent dès lors. Celle qu’on connaît, la moderne aux grands immeubles pointant vers le étoiles, encore habitée par la force des traditions, et celle qu’on découvre, inspirée par les corps dénudés, faisant fi des carcans moraux. De sublimes photos à la MEP en témoignent. Une par exemple met en lumière deux femmes étendues sur un toit surplombant le paysage urbain. Malgré leur affront plein de nonchalance, bien fragiles et solitaires paraissent-elles face à cet univers de pierre et de béton, qui s'étend sous la pollution. L'écart brutal entre les forces contraires rend véritablement merveilleuses les prises de vue de nu en ville.



Retour à l’état de nature

Mais c'est bien dans la nature que peut finalement s'épanouir la nudité. En plein bois, parfois en pleine nuit, elle prend toute sa splendeur. Les modèles prennent, dans ce cadre, des airs de créatures mythologiques - sirènes, nymphes ou autres satyres, sauvages et sensuels. Ève, Charon, Ovide sont autant de références conscientes ou non qu’il nous plaît de démasquer. Reng Hang, à chaque fois, improvise, agit sur le moment. Atteint-on dans la salle consacrée aux paysages nocturnes un niveau de délice et de perfection de l’image, à l'instar de celle présentant une femme tirant la langue. Le temps s'arrête. Patiemment elle attend que la plante délivre sa liqueur gourmande. Ren Hang a le don de charger en érotisme le plus pur ses clichés. C'est une vision à la fois acide et douce qui est soumise à l'œil. On ne cesse d'applaudir ce délicat travail de couleur, de lumière, d'intention. L'image pète la rétine avec le vert menthe des feuilles, le rouge vermeil des lèvres, le blanc flash du visage pour aussitôt l’adoucir d’un corps ocre, d’une fleur rose bonbon, d’un noir marqué. On ne peut être que béat face à ces photos transformant les humains si imparfaits en êtres de rêve.



Bref, il suffit de regarder les ondines au regard désinvolte, branche de cerisier et cigarette en mains, ou encore cet éphèbe trempé au regard ténébreux, croquant une pastèque à pleine dent, comme il croquerait la vie, pour comprendre que la jeunesse chinoise, sûre d’elle, émerge des eaux calmes et contenues. Ren Hang a réussi à capturer la beauté d'une jeunesse impertinente en quête de liberté.


Anthony Ong



© Courtesy of Estate of Ren Hang and stieglitz19 / OstLicht Gallery / Blindspot Gallery





"Ren Hang, love Ren Hang"

Du 06/03/19 au 26/05/19

A la Maison européenne de la photographie

https://www.mep-fr.org/event/ren-hang/

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