• Anthony Ong

PROJET "DAU", plongée en URSS ?

Mis à jour : 21 juin 2019

La critique fut contradictoire. On a tout lu, tout entendu sur DAU, le projet phare de cette rentrée culturelle 2019. Une merveille chez les uns, une daube chez les autres. Génial et catastrophique en même temps. L’expérience nous invitait à plonger dans le monde de l’URSS, pendant six heures, vingt-quatre heures ou plus. J’y ai passé au total plus de douze heures. Qu’en est-il réellement ? Compte-rendu.



Le cœur battant du projet réside dans les 13 films - réalisés par Ilya Khrzhanovsky et projetés en avant-première mondiale aux théâtres du Châtelet et de la Ville. L'inspiration ? Lev Landau, scientifique soviétique torturé par la NKVD en 1938, Prix Nobel de physique en 1962 et libertin à ses heures perdues. Aucun biopic stricto-sensu mais une série de films sociaux associant plus de 400 personnes - étudiants, couples, travailleurs, chercheurs -, qui ont vécu pendant plus de deux ans à l’ « Institut », lieu de tournage, de travail et de de vie, construit pour le projet. Éloignées du tracas moderne certes, mais renvoyées aux années staliniennes. Le résultat est monstrueux : 700 heures de pellicule, 13 longs-métrages, 8.000 heures de son, 2.5 millions d'images. Pourtant, ce n'est pas cela que l'on retient...



DE LA VISION


©PhilippeLopez/AFP

On est d’abord là en tant que spectateur. A l’amphithéâtre du Théâtre de la Ville, où sont projetés les longs-métrages, on est tantôt ennuyé, tantôt gêné, intéressé. Le panel des émotions est large. Dans un des films par exemple, un homme tente de raisonner deux personnes en état d’ivresse pendant d’interminables minutes. On décroche tant ses paroles sont vaines, longues et répétitives. Mais soudain, la vision crue du vomi, des gifles violentes, des sexes en tension pique nos yeux fatigués, comme de l’acide. Déconcertant pour quiconque voit cela projeté sur grand écran. Autre film, autre environnement. Nombreuses sont les scènes stimulantes intellectuellement traitant de la science, de la religion ou de la politique. Le projet DAU démolit les sourires et les discours de façade. A bas la propagande. Surgissent dès lors questionnements de la jeunesse, relations homosexuelles, tromperies conjugales, sexualité débordante, enfants maltraités. Tout passe avec fureur. Finalement, c'est de la construction des hommes - à la nature si complexe et à la liberté si fragile - en société verrouillée, dont il est question. Mais le temps manque pour tout voir, tout regarder.



DE L’INTRUSION


©LP/OlivierCorsan

Nous voilà voyeur. Là à épier les gens dans leur quotidien, mi-scénarisé, mi-véridique. Car des appartements soviétiques ont été reconstitués, habités par de vrais gens. Ces derniers y mangent et se reposent à la vue de tous. Les grandes vitres invitent à la traversée du regard, les portes ouvertes à entrer dans les pièces, les vieux objets d'époque – livres, poupées, photos - à être touchés. Le linge sent le mal séché et la vaisselle reste à faire. Mes yeux filment le décor, faute de portable, interdit d'entrée. Minuit passé, je soulève délicatement un objet. La sécurité me dit « chut » : quelqu’un dort à côté. Le visiteur-roi passe sous la trappe face à l’habitant-maître de ses lieux. Je regrette certaines mises en scène, trop grossières à mon goût : chanter en russe, en vieil habit soviétique, très bien ; avec les paroles défilant sur une tablette numérique devant soi, non.



DE LA CONVERSATION


©JulienMignot/NewYorkTimes

Spectateur, voyeur, et même acteur de son propre rôle. Après une heure d’attente à sympathiser avec des inconnus, voilà mon tour. Une dame m’accueille dans une petite cabine à la devanture métallisée. Il s’agit ici de discuter avec un « auditeur actif », qui peut être prostitué, chamane ou psychologue. On peut être filmé si on le souhaite. La lumière blanche, au-dessus de moi, impose une certaine vérité dans cet espace exigu. Je parle pendant près d’une heure - du projet, du futur, de choses plus intimes. La voix de celle qui me fait face résonne sans jugement, avec bienveillance. La mienne est haletante et sèche. Chacun de mes mots est pesé car je les veux vrais face à des questions parfois simples, parfois difficiles. Etre écouté - attentivement -, parler – librement -, entendre des conseils – bienveillants -, seuls des amis, des proches ou un psy peuvent d'ordinaire le faire. Conversation étonnante donc, avec une inconnue, allégorie de ma voix intérieure. Conversation semblable à celles qu'on peut entendre dans les films.



DE LA TRANSGRESSION


©PhotoPQR/LeParisien

Dans le monde de DAU, nos certitudes sont ébranlées et nos limites questionnées. Au « Sex bar », des films X aux pratiques les plus extrêmes, inavouables et répugnantes défilent sur trois écrans dans un environnement en béton et dans une ambiance underground - à la déco vintage et à la musique alternative. Être confronté à ce qu'on nie et fuit dans la vraie vie, seul l’art le permet ; c’est la raison pour laquelle on reste. Les gens font mine de regarder l’écran des programmes pour en fait regarder l’écran infâme. Ces films, présentés dans ce contexte particulier, avaient perdu leur fonction primaire. Dès lors, il s'agissait là d'une œuvre chimère, à la fois art vidéo, ready-made et installation. Duchamp avait bien entamé la révolution en décidant qu'un urinoir, privé de sa fonction utilitaire, deviendrait objet d'art. Pourquoi pas ici ? La salle voisine n’est pas en reste de surprises perverses : trois fauteuils, équipés d’enceintes, invitent à écouter des gémissements en continu derrière des quadrillages. Que d’excès et de malaise. J'ai beau chercher le but, rien ne m’apparaît. Une expérience plus psycho-physique qu'artistique. Le lien entre ces installations et le projet DAU ? On s’interroge.



DE L’ILLUSION ET LA MÉDITATION


©JulienMignot/NewYorkTimes

Le projet DAU n’est que mise en scène et spectacle. La salle des mannequins de cire, le texte de Platon sur l’injustice joué par des comédiens, la performance du chanteur transgenre Arca, l’appel aux chamanes, etc. montrent qu'il s'agit d'un univers fourbe, fait d'apparences et de croyances, qu'il nous faut déchirer et dépasser. "Morale", "Propagande", "Révolution"... autant de noms de salles reflétant conventions et constructions. Voilà sans doute une critique des promesses des dictatures. De nombreux concerts nous poussent à nous concentrer sur ce qui agit en nous et sur ce qui nous entoure. Un big bang intérieur qui fait sentir et réfléchir. Ainsi, est-on tout à la fois en état de méditation et de réflexion incessant face à toutes ces expériences dont nous cherchons à tirer le sens profond.



ET FINALEMENT ?


Les défis étaient titanesques. Investir deux grands théâtres municipaux au centre de Paris supposait une gestion du tonnerre. Les fermetures de salles, les concerts annulés, les temps d'attente, les problèmes techniques ont parfois empêché une pleine immersion, une pleine adhésion.


Par ailleurs, le projet aurait pu aller beaucoup plus loin dans les propositions et les expériences. Il a manqué d'intensité et de sens. Ce fut une plongée en URSS, un peu plate, décousue et inégale selon l'heure et le lieu. L'eau monte à la bouche quand on lit les termes "Soumission", "Idéologie", "Ambition", "Sadisme", "Luxure", "Peur", "Hystérie", "Guerre", "Animal", "Communisme", "Futur", "Trahison", "Révolution", "Héritage". On imagine que les expériences soumises sauront interroger ces notions. Mais voilà qu'on nous offre un radis alors qu'on nous avait promis un buffet. Bref, les promesses ambitieuses d'immersion ne furent pas atteintes. Par manque de temps, d'imagination, de moyens peut-être. Raconter l'expérience semble plus excitant que la vivre. L'exploration de la nature humaine et de ses limites, réussie dans les films, ne fut qu'effleurée nous concernant.


Cela me rappelle cette émission de télé-réalité où les candidats pensaient avoir affaire à des dilemmes cornéliens pour, en réalité, choisir entre s'épiler les jambes ou les sourcils. C'est un peu le même effet. On s'immerge sans se mouiller. Peut-être est-on en dictature, mais on ne craint pas. Déçu et surpris à la fois.


Bref, que les organisateurs tirent les leçons de l'expérience parisienne pour leur acte II à Londres.


Le projet DAU a su créer, néanmoins, les conditions de la rencontre avec autrui, que ce soit dans le moment de la fête ou de l’attente, malgré quelques contradictions. Recréer du lien, voilà ce qu'il nous faut. Et l'art le permet.




Anthony Ong


Pour plus d'informations, retrouvez la page du projet :

https://www.dau.com/?locale=fr_FR

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