• Anthony Ong

POLITEIA, exposition de Di Kexin

Mis à jour : 16 nov. 2018

La galerie 1618 a fait le choix de l’audace et de miser sur de jeunes artistes émergents mais toujours en quête de quelque chose. Jusqu’au 02 octobre, découvrez les peintures du jeune artiste chinois Di Kexin.


La peinture réaliste a-t-elle un avenir ? C'est la question que se pose le peintre. Il admet en tout cas faire partie d’un "groupe particulier d’individus qui persévère sur le chemin de la peinture réaliste…" La mission est noble mais persévérer pour atteindre quoi ? Il sont nombreux sur la route : Li Wentao, Chen Yifei, Lai Yuan, Ai Xuan, Zhou Lixuan, on peut en citer pléthore. Une nouvelle tendance de l'art contemporain ? Un retour en grâce de la peinture réaliste ? Nombreuses sont les questions. Regardons de plus près l'oeuvre de Di.

Une peinture étrangement éloignée et familière

Jardin du roi, 2016, huile sur toile, 80 x 60 cm.

Des scènes nous plongent dans un ailleurs spatial et temporel, mi-réel, mi-légendaire. Des êtres tirés d'un temps ancien posent dans un environnement éloigné, vaste et primaire, parfois le fond n'est qu'un rideau monochrome. Il peut être paysage ou néant. Dans le Jardin du Roi (2016), l'artiste peint la lumière du soleil, sa diffusion dans l'espace, effaçant les formes arrêtées du paysage. La perspective est aérienne, le décor mystérieux. Une impression de voir du Turner dans le coin. Ce roi chinois aux cheveux longs, à la chaîne en or, au costume rouge, plein de luxe, renvoie à un temps reculé. Placé derrière un épais rocher, appuyé sur sa main, il s'ennuie, rêvasse, laisser filer le temps et ses pensées. Comme un enfant qui regarde par la fenêtre. Nous-mêmes sommes perdus. Mulan en majesté, roi songeur, noble guerrier, son œuvre est composée de gens venus d'un espace-temps glorieux et évanoui. Des être plus modernes mais toujours en décalage avec le temps sont aussi peints. Bref, la peinture de l'artiste nous semble lointaine, être un rêve de tous les possibles, flou et étranger.


Impératrice (2018), Respiration (2018), Quand le bonheur arrive (2016), Parfum féminin (2018), Le cœur de Mulan (2018), Femme élégante (NR), huile sur toile, 50 x 40 cm ou plus.

La femme chez Di Kexin est caméléon. On s'y perd. Omniprésente et polymorphe, elle est à la fois héroïne de guerre, impératrice douanière, religieuse chrétienne. L’artiste décide d’en faire une déesse du temps, traversant les ères. Identique à Dorian Gray, à la différence qu’elle ne pourrit pas de l’intérieur. Être humain ou mythologique, insaisissable, aux mille visages, d'une droiture à toute épreuve, elle nous échappe. Certaines œuvres sont même empreintes d'une mystique qui ne joue qu'à un élément : rose en lévitation, pluie de pétales... Ce n'est pas tout, le peintre joue avec le temps et le fracture, un temps parfois court, parfois long. Ainsi, au-delà d’être une imitation sublimée de Running Bride (2007) d’Odd Nerdrum, peintre norvégien du mal, Respiration (2018) saisit une femme en pleine inspiration : narines, poumons et poitrine se gonflent dans l'instant. Nouvelle métamorphose de Zeus, qui la pénètre sans qu'elle ne le sache, provoquant un plaisir du corps, intense et bref. D’autres peintures en revanche la représentent dans le temps long de la pose, de la prière et de l’attente. Cela fait écho à notre réalité : temps long de la contemplation et de la réflexion, ou temps court du désintérêt, cela dépend. Jouer avec Chronos, c'est aussi ce que permet la peinture réaliste.


Histoire de l'artiste, 2015, Huile sur toile, 170 x 140 cm.

Mais bizarrement, nous avons la curieuse impression d'être habitués à ces peintures. En y regardant de plus près, nous comprenons que ce ne sont pas tant les scènes et les sujets qui nous parlent mais la technique et parfois les références occidentales. Dans le tableau intitulé Histoire de l’artiste (2015), est accroché au mur un miroir semblable à celui des Époux Arnolfili (1434) de Jan van Eyck. L’énigmatique composition des Ménines (1656) de Diego Velázquez, Di Kexin en fait sienne. Bref, l’artiste pastiche dans son tableau avec originalité l’innovation des grands maîtres. Et parlons de la technique. Voir associer la technique de la peinture à l’huile et le réalisme pictural à des sujets chinois ne nous est pas naturel - tant nous sommes accoutumés à nos œuvres occidentales et tant nous assimilons la peinture chinoise à l'encre et à la retenue - alors même que ces éléments techniques furent introduits par Castiglione sous les Qing au début du 18e siècle, revisités ensuite sous la République (1912-1949) et la République populaire de Chine (1949-aujourd'hui). Je pense à Xu Beihong, aux peintres réalistes socialistes, au scar art... La peinture contemporaine a décidé de leur conférer de nouveaux propos.


Aller-retour entre fantasme et réalité

« Il est très probable que le fait d’être né dans le nord de la Chine, dans le froid total et dans l’absence du charme poétique du sud, m’a permis d’acquérir un caractère franc et viril, façonnant le caractère sérieux, solennel et héroïque des personnages de mes œuvres. » dit l'artiste.
Sœurs Muses, 2018, Huile sur toile, 110 x 150 cm.

Dans les Sœurs Muses (2018), deux femmes nous regardent fixement, longuement. Celle à gauche est vêtue d’une robe rouge éclatante, en mode cigogne de feu ; celle à droite d’une robe noire élégante, en mode panthère de nuit. Les pieds sur le côté, le dos droit, la tête haute comme deux nobles sphinges, elles forment une pyramide ascendante, qui contraste avec l’arrière-plan linéaire, vide, élémentaire et vaporeux. Par ce rapport de force, l’artiste crée une dynamique. La peinture est parfaite. Le soleil se couche derrière, pourtant les visages sont éclairés par une lumière franche, type spot de télévision un peu à la Caravage. On dramatise la scène. Bref, le tout crée une mythologie, une super idéalisation. La composition de la toile, le traitement des personnages, des couleurs et de la lumière sont des éléments conférant aux jeunes femmes l’image de sœurs muses, de princesses silencieuses, de fantômes issus d’un temps ancien, d’êtres mi-déesse, mi-tragédienne. Cette distance avec ces êtres chimériques dans un paysage originel à la Léonard de Vinci nous plonge dans un ailleurs utopique. Des personnages "au caractère sérieux, solennel et héroïque" au charme froid et terrestre. Nous est présenté un monde onirique habité par des personnages à la beauté lisse mais dotés d'une grande force de caractère et d'attraction.


Autoportrait, 2017, huile sur toile, 40 x 30 cm. / Espoir, 2016, huile sur toile, 170x140cm.


Mais l’originalité de l’artiste ne réside pas dans le thème de la peinture réaliste et idéale. Elle réside dans la confrontation entre l’extrême idéalisation d'un monde ancien et l’hyper réalité sociale du monde contemporain, deux dimensions de son œuvre. C'est ce choc, au début incompréhensible, qui crée l'art de Di Kexin. L’exposition s’organise autour du concept de « pays idéal » mais c’est bien en regardant l’ensemble de son œuvre qu’on repère le propos fort intéressant de l’artiste. Le versant sombre de sa peinture car moins idéale, plus documentaire et réaliste socialement nous interroge. Le désabusement, l’ennui, le dépouillement des êtres, dénués de toute gloire et transcendance, rompent avec la majorité des peintures présentées à la galerie. Cette désillusion et cette apparente fatigue se manifestent dans le traitement même de la peinture.

D'un côté, nous avons un style brut, granuleux, pâteux, moins léché, plus expressif, qui nous prend sans détour. Je pense à ses très beaux mais non moins tristes autoportraits, desquels surgit une réalité intérieure et vécue. Dans son Autoportrait (2017), l'artiste nous regarde franchement et brutalement, sans se cacher ou nous séduire, sûr de lui mais affaibli. Il nous dit des choses par son expression. Le regard est noir, les yeux sont cernés, presque en pleurs. Une peinture de la vérité et du désenchantement. C'est un être déchiré, ému et fatigué qui se dévoile face à nous et nous touche. Un écorché vif, un mec paumé qu'on veut aider.

De l'autre, nous avons un style quasi-photographique, informatif, narratif. Ce sont des scènes du quotidien pris dans leur brutalité mais qui paradoxalement sont plaisantes à regarder. Je pense aux scènes de travail à la mer, de labeur diront d'autres. Dans Espoir (2016), Di peint la beauté de l'effort manuel, les conditions et la tranquillité de la vie. Une scène de genre faite dans le pur réalisme du 19e siècle à la Millet et à la Breton. Aucune véritable idéalisation ou mise en valeur : les visages sont rouges, les vêtements plein de sable, les corps normaux. Pas de canon esthétique. Pourtant ces pêcheurs sont nobles et beaux car humains, profondément humains. Réels et proches de nous. Ces scènes, certains les dédaigneraient. L'artiste signe et persiste. Un côté social. Ce qui est sûr, c'est qu'entre allégories et ouvriers, l’artiste se trouve dans un entre-deux poétique et original.

Di Kexin est un contre-artiste contemporain. Il réhabilite d'anciennes traditions européennes alors que venu d'ailleurs : la peinture à l'huile, la réalisme pictural, les genres de la peinture, la question de la beauté et de l'harmonie. Tous ces éléments, remis en cause pour ne pas dire détruits par l'art contemporain au cours des années, refont surface. Manque de modernité, d'originalité dira-t-on. On le dit souvent pour nombre d'artistes mais là réside le défi que s'est donné l'artiste : renouveler la peinture réaliste.

A suivre.

                                                        Anthony Ong


Pour plus d'informations sur l'exposition :

https://www.galerie1618.com/politeia.html

https://www.galerie1618.com/di-kexin.html


Mon œil critique

  • Instagram - Gris Cercle
  • Twitter - Gris Cercle