• Anthony Ong

PICASSO, bleu et rose ?

Mis à jour : 18 mars 2019

Plus que quelques jours pour aller voir l’exposition consacrée aux périodes bleue et rose de Picasso au Musée d’Orsay. Deux couleurs, à la charge tendre et mélancolique, dominent en effet les toiles de l'artiste entre 1901 à 1906. Mais aucune monochromie stricto sensu pour autant. Éparpillées partout à travers le monde, elles sont aujourd’hui rassemblées pour la première fois en France.


Picasso a la vingtaine quand il arrive à Paris en 1900 pour représenter l’Espagne à l’Exposition universelle. C’est l’occasion pour lui de découvrir la capitale, ses musées, ses artistes, son mode de vie. Les périodes bleue et rose se situent donc au tout début de sa carrière, après ses œuvres « d’enfance » et avant ses œuvres cubistes et surréalistes.


Allant, en fait, de la première exposition de l’artiste à Barcelone (en 1900) à l’élaboration des Demoiselles d’Avignon (fin 1906), cette exposition nous permet de bien situer ces deux périodes au reste de la création. Il nous faudra ensuite faire un tour au Centre Pompidou pour voir la suite de son œuvre géniale avec l’exposition « Le cubisme ».



Du bleu (1901-1904)...

« C’est en pensant que Casagemas était mort que je me suis mis à peindre en bleu. » dit Picasso à l’historien de l’art, Pierre Daix en 1965.

Casagemas mort, 1901, huile sur carton, fondation Almine et Bernard Ruiz.

Je ne comprenais pas pourquoi Picasso avait décidé d'employer du bleu jusqu'à me souvenir de la superbe étude que Michel Pastoureau avait consacrée à cette couleur. La poésie médiévale avait rapproché l'ancolie (une fleur bleue) de la mélancolie. Le romantisme (mouvement artistique et littéraire du XVIIe-XVIIIe siècle) avait repris cette association : le bleu était redevenu la couleur de la mélancolie et du rêve. Petit à petit, il fut rapproché du silence, du calme, du froid, de la nuit. Picasso, sans doute a-t-il associé, consciemment ou non, cette couleur mélancolique à sa tristesse, inspirée par la pénibilité de la vie et ses résonances austères. Je pense au suicide de son ami, à sa propre condition d’artiste ainsi qu’à celle des miséreux, marginaux et prostituées qu’il rencontre.


Mais c’est bien l’artiste catalan, Casagemas, qui semble provoquer en lui le déclic comme il l'avoue lui-même, bien que le bleu fût déjà présent dans nombre de ses œuvres antérieures. Qu’importe, voici l’histoire tragique de son ami : en 1901 dans un café boulevard de Clichy et suite à un amour contrarié, celui-ci, monté à Paris avec Picasso un an plus tôt, tire sur celle qu’il aime, Germaine, une danseuse du Moulin rouge. Elle survit. Il se tire ensuite une balle dans la tête. Il meurt. L’amour rend fou et peut conduire à la mort. Notre génie en sera marqué au fer rouge en plein cœur.


Alors que chacun se plaît à s’émerveiller devant La Vie (1903) - peinture grandiose, réflexion sur l’existence - ou La mort de Casagemas (1901) - peinture colorée aux accents érotico-exotico-oniriques -, je regrette qu’on ne parle pas plus de Casagemas mort (1901), une magnifique huile sur carton à l’aspect flou et inachevé, alternant gros traits et petites touches. On sent l’influence des maîtres impressionnistes. Picasso se trouvait en Espagne lors du tragique accident. Il peint ce qu’on lui a rapporté. La perte violente d’un être cher pousse à aller à l’essentiel. Nul besoin de fabuler ou d’être trop précis dans les détails morbides. Les paupières lourdes et cernées sont simplement fermées. La teinte rosée des vivants a laissé place à la teinte bleutée, verdâtre des morts. Sur la tempe, une petite tache violette. C’est le trou de la balle. Noir de la chevelure, blanc du vêtement, bleu-vert du visage et du fond, marron du carton : des couleurs qui ici n'inspirent pas la joie. Un rendu effectivement triste et glacial. Une œuvre, comme d’autres, pour faire le deuil.


De cette plaie terrible surgissent prostituées, affamés, aveugles et vieillards à l’aspect morne dans un temps figé. Du bleu mélancolique absolument partout. Les visites à la prison pour femmes de Saint-Lazare ne font qu’alimenter la détresse de ses toiles. Une atmosphère pesante règne dans ces tableaux-là. Un reflet des conditions de vie précaires du peintre à cette époque. Il rentrera en Espagne peu de temps après le gros de la période bleue, faute de succès et de moyens, malgré l’aide précieuse de ses amis pour l'aider à vivre de sa passion dans la capitale.


Pierreuses au bar, début 1902, huile sur toile, Musée d’art d’Hiroshima.

Dans les Pierreuses au bar (1902) par exemple, deux femmes, prostituées, habillées des robes du chagrin, sont avachies sur de simples tabourets. Ni chair, ni identité, éteintes et rigides, vides d’énergie comme le verre est vide de tout liquide. Le contrepied de ce qu’il a fait deux ans plus tôt, quand il a peint le Café-concert du Paralelo (1900), une toile multicolore et festive, inspirée de Toulouse-Lautrec. Bref, nos forces s’amenuisent à voir ces femmes ainsi. Leurs dos sont maigres et creusés, faits d’un calcaire ou d’une argile sculptée qui vient de sécher. Picasso nous présente des travailleuses du sexe, pas érotiques, des sacs d’os à la vie, on le suppose, bien difficile. Le temps semble s’écouler à vitesse d’escargot. On imagine des rues et des bars déserts, le froid toquer aux portes, le soleil d’hiver voilé par d’épais nuages. C’est l’effet du bleu : calme, froid, mélancolique…



au rose (1905-1906) ?

Alors que les œuvres bleues de Picasso présentent le plus souvent des personnages dénués de toutes relations sociales, affectives ou humaines, c’est plutôt le contraire avec le rose, couleur dite pleine de tendresse et de douceur. Cette nouvelle période qu’on appelle aussi celle des « saltimbanques » nous présente arlequins et acrobates dans des scènes souvent familiales, intimes et fragiles, bien loin des spectacles et des performances.


L'artiste revient d’Espagne en 1904 et s’établit à Montmartre, au Bateau-Lavoir. Sa fréquentation du cirque Medrano à Paris, sa rencontre avec Fernande Olivier (son modèle et sa compagne), son voyage en Hollande, ses découvertes artistiques sont autant d’événements qui favoriseront le réchauffement de sa palette de couleurs. Mais ne nous n’y trompons pas : le bleu et ses échos n’ont guère disparus.


L’acrobate à la boule, 1905, huile sur toile, Musée d’Etat des Beaux-Arts Pouchkine.

Dans L’acrobate à la boule (1905), au premier plan qui en annonce plein d'autres, une jeune fille (d’autres y voient un garçon), vêtue de bleu, est en équilibre sur une boule tandis que face à elle, un homme en rose est assis sur un cube. Avec Picasso, c’est le temps de l’avant et de l’après émerveillement. Jamais celui du spectacle. Les temps de l’entraînement, des retrouvailles en famille ou du repos sont des banalités quotidiennes qu’aime peindre l’artiste. Il aime discuter avec les clowns et les artistes, nous apprend sa compagne. Le rose semble une couleur adéquate pour cela : charmante et non-violente. C’est ce qu’on croit, à tort, car l’apparente tendresse de ces peintures est teintée de spleen. La vie des circassiens, contrairement à leur spectacle, est loin d’être un rêve. Les dynamiques contraires présentes dans la toile (rose/bleu, assis/debout, muscles/agilité, cube/rond, fatigue/joie) illustrent la contradiction de ce monde, fait de lumière et de tracas. Le sol est argileux, sableux. Rien de bien fécond, on dirait. Ce qui est le plus flagrant ici, c’est le sourire de la fille qui contraste avec le regard las, fatigué, morose du garçon. Les joues creuses de ce dernier n’aident en rien à faire de cette toile une peinture de la gaîté. Les personnages de la période rose sont longs et étirés, ont le regard perdu, le dos courbé, la tête baissée, le teint gris. Peu de bonheur en somme.


Les Adolescents, printemps-été 1906 et Nu sur fond rouge, été-automne 1906, huiles sur toile, ancienne coll. Walter-Guillaume.

La période rose n’est en fait pas si rose que cela, tant en terme de joie de vivre que de réelles couleurs. Ainsi, en trouvons-nous d’autres, en quantité non négligeable : le bleu, l’ocre, le rouge. Et surtout, décelons-nous les prémices du cubisme. Les couleurs de terre et l’art ibérique que Picasso découvre après son séjour à Gósol, au nord de Barcelone, en 1906, le conduiront sans conteste sur le chemin du primitif et de l’essentiel, au fondement du mouvement auquel il sera associé plus tard. Les Adolescents (1906) ou Le Nu sur fond rouge (1906) annoncent ce qui est en gestation dans son œuvre. La déstructuration et la géométrisation des corps rappellent les Demoiselles d’Avignon (1906-1907) : bras levés, corps torsadé, regard noir, pose lascive. Ces deux œuvres rappellent aussi le Bain turc d’Ingres que Picasso découvre sans doute au Salon d’Automne de 1905 ou encore les Baigneuses et les Baigneurs de Cézanne. Les grands maîtres l’inspirent : « Nous sommes les héritiers de Rembrandt, Velázquez, Cézanne, Matisse. Un peintre a toujours un père et une mère, il ne sort pas du néant » dira-t-il.



Finalement, deux périodes oui mais aux frontières en réalité bien poreuses. Il s’agit en réalité d’atmosphères et de tendances dominantes, non exclusives ! Bleu et rose se fréquentent, avec parcimonie ou assiduité, cela dépend. J’ai été attiré par les joues légèrement rosées dans certains portraits de la période bleue, tout comme j’ai été surpris de voir autant de bleu dans la période rose. Les sujets glissent aussi : arlequins, portraits de famille et personnages précaires sont en fait partout. Pareil avec le ton et l'atmosphère des toiles : la période bleue n'est pas en reste de tendresse et la période rose de mélancolie. Rien n’est figé, tout est construit. Certains critiques essentialisent trop vite ces deux périodes. Un élément philosophique en ressort néanmoins : le questionnement sur l’existence, sur le sens de la vie, sur les relations avec autrui, sur le temps qui passe. Là, les regards sont soit perdus, soit vous sont adressés. Face aux tableaux de Picasso, soit êtes-vous passant, soit êtes-vous confident.



Anthony Ong

Pour plus d'informations sur l'exposition:

https://m.musee-orsay.fr/fr/expositions/article/picasso-bleu-et-rose-47542.html

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