• Anthony Ong

ALPHONSE MUCHA, populaire et patriote

Mis à jour : 28 nov. 2018

Vieillesse, mort, solitude : difficile à croire mais Mucha a bien traité de ces thèmes. C’est là d’ailleurs l’intérêt de l’exposition, nous faire voir la part sombre de l’artiste. La rétrospective parvient avec succès à faire glisser l’œuvre de Mucha de la lumière à l’obscurité.


Un artiste de la Belle Epoque


Gismonda, 1894, affiche, lithographie en couleur.

De 1890 à 1914, la France rayonne. C’est le temps des progrès sociaux, des innovations technologiques, des expositions universelles et des loisirs. C’est la « Belle Epoque » qu’incarne parfaitement une comédienne, Sarah Bernhardt. D’ailleurs, en 1894, le jeune Mucha se voit confier, un peu par hasard, la conception de l’affiche Gismonda par l’imprimeur Lemercier pour le compte de cette dernière. Une occasion à saisir : kairos diraient les Anciens. Le résultat ne se fait pas attendre : "Ah ! Que c’est beau ! Dorénavant, vous travaillerez pour moi, près de moi. Je vous aime déjà." Sans doute, aurions-nous dit la même chose.


Palme à la main, représentée en pied et coiffée d’une épaisse couronne d’orchidées, l'Impératrice du théâtre apparait en reine médiévale, en divinité orientale, en icône byzantine, parée d’or et de lumière. Une main de velours dans un gant de fer, et non le contraire. Matez la raideur absolue du costume et la douceur du visage et des mains. Un choc qui crée du sublime. Un contrat de six ans suivit. Les affiches de Lorenzaccio, de La Dame aux camélias ou encore de Médée seront placardées partout dans Paris. C’est l’époque de l’affichomanie.


Un autre grand nom de Paris lui fit confiance : Georges Fouquet pour la décoration complète de sa boutique de bijoux où l'artisanat trouva une nouvelle noblesse. Avec l'Art nouveau, bois, verre et métal se tordent et prennent formes organiques. Prêtez attention aux bouches de métro d’Hector Guimard dont les tiges de fer s’enroulent comme des cheveux autour d’un doigt. Des formes que certains qualifieraient de « féminines ».


Femmes-serpents ou femmes-fleurs, à vous de choisir


Les saisons, 1896, panneaux décoratifs, lithographies en couleur.

Les femmes chez Mucha ne sont pas si innocentes et banales que ça. Incarnant la nature, elles se déploient à travers fleurs, heures, astres et pierres, le plus souvent sous quatre formes. Dans les Saisons par exemple, les périodes de l’année se divisent et se succèdent dans un univers végétal et pastel. Le printemps danse sur l’herbe tandis que l’été trempe ses pieds dans l’eau, l’automne cueille les raisins tandis que l’hiver se couvre du froid. Mucha nous présente ici les filles imaginaires de Proserpine, déesse des saisons et patronne des Enfers.


Dans des positions lascives, elles appâtent. Les lignes du corps sont pareilles à des dunes, des lianes, délicates en apparence mais en fait sauvages et indomptées. Les regards se posent sur le dos courbé de l’été, sur la cuisse gauche du printemps, sur les lèvres rouges de l’automne, sur le mollet discret de l’hiver. Mucha propose une version séduisante des temps, à l’opposé d’Arcimboldo ou de Poussin. Courbes, cercles, entrelacement et rondeur des femmes et de la nature caractérisent aussi l’Art nouveau et le style Mucha à la fin du XIXe siècle.


Le parallèle entre femme et nature ne date pas d’hier. Gaïa déjà était la déesse-mère de la Terre. Le lien avec la séduction non plus. Pour un regard innocent, les images de Mucha sont agréables et enfantines : des femmes-fleurs. Pour un regard pervers en revanche, il s’agit d’images insidieuses et sulfureuses : des femmes-serpents. Nul satyre plein de testostérone, ni même sylphide fine et légère à l’horizon, seulement des nymphes en chair et voluptueuses, prêtes à faire tomber Jupiter, et même Vénus.


Mucha fut heureux que son art trouve "sa place aussi bien chez les familles pauvres que dans les milieux aisés". Si, la première partie de l'exposition est une jolie promenade dans un jardin d'apparences, la seconde partie, elle, est une exploration en terre inconnue. Affichiste de renom des années 1900, on le savait. Artiste qui porte haut, fort et fièrement la cause des peuples slaves, on le savait moins.


L’œuvre d’une vie : L’Epopée slave


8e festival de Sokol, 1925, affiche, lithographie en couleur.

L’affiche du 8e festival de Sokol, qui fête le patriotisme tchèque, n’a presque plus rien à voir avec les années parisiennes. On flaire la propagande à plein nez. La composition est efficace et dynamique, forcément. Au premier plan, le drapeau de la Tchécoslovaquie s’agite comme un enfant sur sa chaise. Au deuxième plan, un homme, la main sur la hanche, campe et nous défie du regard. Au troisième plan, un homme au corps olympien ouvre les bras comme pour embrasser le monde. Au dernier plan, l’incarnation de l’unité slave, la matriarche de la nation, surplombe le tout. Notre regard s’élève, s’axe et progresse. Force, gloire et unité, nécessaires à un peuple, sont ici valorisées, dans une ambiance symboliste et colorée.


Les Slaves dans leur site préhistorique, La célébration de Svantovít, Introduction à la Liturgie slave, 1912, huile sur toile.


Ce sujet très politique trouve son plein épanouissement dans l’Epopée slave (1911-1926), cycle de vingt toiles destinées à guider les peuples slaves, dominés par l’Autriche-Hongrie, vers un horizon commun. Franc-maçon depuis 1898, Mucha fait de son art un outil d’éveil des consciences et de perfectionnement de l’humanité, recherchant toujours justice et vérité. Dans les trois premiers tableaux de l’ensemble, le sacré côtoie le profane, hommes et dieux se superposent, fantômes du passé ressurgissent pour injecter à l’histoire culturelle et politique des Slaves une part de mystique. Petit à petit, la gloire n’est plus divine, mais humaine comme le montre L’Apothéose des Slaves. Un homme, presque martyr, incarne le triomphe de la liberté contre l’oppression. L’Epopée est un rite à visée initiatique, élevant chacun, liant tout le monde. Dommage, vraiment, que nous n’ayons qu’une projection sur grand écran. Une seule des vingt toiles aurait suffi à nous couper le souffle. Une surprise en fin d'exposition comme un cadeau d'anniversaire qu'on n'attend pas. Une rétrospective incomplète donc, bien que le cycle, il est vrai, mériterait une exposition à lui-seul.


Baiser de la France à la Bohême, vers 1919, huile sur toile.

La dernière salle de l’exposition surprend. Aux oubliettes les femmes-serpents et les femmes-fleurs, place à la vieillesse, à la mort, à la solitude. Outre les sujets, le style questionne : est-ce bien du Mucha ? Nombre de peintures en effet bousculent le cœur et interpellent le regard. Dans le Baiser de la France à la Bohême, terre de feu, brouillard de mort, nudité ordinaire forment un ensemble abrupte. Ni sfumato, ni glacis dans cette peinture, en somme zéro idéalisation. Le but ? Provoquer, délibérément, un sentiment de dureté. Et ce, malgré le message positif de l’œuvre. Mucha remercie la France pour l’aide qu’elle a apportée à la libération de la Bohême. Scènes de guerre et de malheur sont certes cris d’alarme, appels au secours mais aussi rappels de l’histoire et gratitude.


Tant de facettes dévoilées par l'exposition. L’œuvre de Mucha semble paradoxale à bien des égards. Affiches, sculptures, bijoux et peintures semblent ne rien avoir en commun. Mais on se rend vite compte que le peuple est toujours derrière. Qu'il s'agisse de plaire ou divertir, d'éduquer ou unir, Mucha s’est en effet mis au service d’un art véritablement populaire, accessible à tous, appréciée par tous, utile pour tous. Une exposition à ne pas manquer en somme, malgré la foule immense et le regret d'un manque majeur.


Anthony Ong

L'exposition Alphonse Mucha au Musée du Luxembourg du 12 septembre 2018 - 27 janvier 2019.

Pour plus d'informations : https://museeduluxembourg.fr/expositions/alphonse-mucha

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